Nous l’avons dit plus d’une fois. La page ou le service en ligne que vous appréciez aujourd’hui peut disparaître demain. Photos, musique, vidéos et documents sauvegardés dans le cloud… effacés. Et il faut ajouter les liens : le 404 occasionnel lors d’une session ne signifie peut-être pas grand-chose pour vous, mais il cache un problème bien plus profond et complexe. Le concept de link rot attaque la capacité naturelle du réseau à conserver l’information, et malheureusement nous n’avons pas de solutions robustes. Internet est en train de pourrir.
Les hyperliens sont partout. Ils sont une ressource fondamentale pour le développement de notre vie numérique, la rendant plus rapide, plus simple, plus dynamique. Dans certains cas, ils transmettent aussi l’identité, la sécurité, et même la réputation. Mais les hyperliens ne sont pas éternels, ni conçus pour l’être. Le lien qui fonctionne parfaitement aujourd’hui peut renvoyer un 404 dans une heure ou une décennie… et aucun portail ou service n’est immunisé. Notre propre site est victime de liens cassés ou de vidéos qui disparaissent rapidement, et même votre propre section de favoris dans le navigateur doit avoir un problème similaire.
Dans certains cas, la perte de ces liens n’est qu’un accident, mais si l’on étudie la majorité des cas, il s’agit d’une action délibérée. Par exemple, j’ai récemment essayé de retrouver d’anciens pilotes et BIOS pour les cartes mères Intel… et je me suis souvenu qu’Intel avait complètement supprimé ces fichiers en novembre 2019. Seuls les efforts de la communauté ont permis d’éviter une perte totale, mais cela ne suffit jamais. En fait, certains experts osent suggérer le pire : Internet est en train de pourrir à cause du link rot.
Link rot : Internet pourrit, à tous les niveaux
Un des cas les plus cités de link rot remonte à l’année 2010. Le juge Samuel Alito a partagé son opinion juridique à la Cour suprême des États-Unis, et dans cette opinion, il a placé un lien comme source pour justifier sa position. Le problème est que le lien a cessé de fonctionner peu de temps après, et le texte original est resté avec ce 404 pour toujours. Personne n’a pu accéder à l’information.
L’équipe de perma.cc, un service dédié à la lutte contre le link rot, offre quelques chiffres effrayants : plus de 50 % des liens présents dans les opinions de la Cour suprême ne mènent pas à la source correcte. Cela monte à près de 70 % pour les revues académiques, et 20 % de tous les articles de science, technologie et médecine sont déjà affectés par le link rot.
Réécrire le passé, perdre le présent ?
Universités, agences gouvernementales, journaux… personne n’a réussi à échapper au link rot, et tout semble indiquer que ses effets seront encore plus profonds. Les campagnes de numérisation sont vitales pour améliorer l’accès à l’information et réduire l’utilisation du papier (ce qui inclut souvent la destruction des copies originales), mais sans une préparation soigneuse, la valeur d’un tel effort pourrait être neutralisée, un lien cassé à la fois.
Comme si cela ne suffisait pas, l’information ne se contente pas d’être effacée : elle change aussi. Pensez à chaque politicien désespéré de supprimer ce qu’il a dit dans un tweet il y a dix ans, ou aux entreprises qui cherchent à enterrer des événements désagréables. Des mensonges transformés en vérités, du vandalisme et du négationnisme, des nouvelles et des mots inventés, des livres modifiés. Le fameux cas de la version numérique en anglais de « Guerre et Paix » distribuée par Barnes & Noble résonne encore dans nos esprits : chaque occurrence et variante de « kindle » dans le texte avait été remplacée par « Nook ».
Maintenant, nos mains ne sont pas vides. Le susmentionné perma.cc et l’Internet Archive lui-même servent de principales lignes de défense. Même Wikipédia recommande à ses contributeurs d’utiliser Wayback Machine et Archive Today pour « blinder » d’une certaine manière les liens insérés dans les articles... mais il faut être réaliste : Internet est en train de pourrir, et le link rot continuera d’avancer.
Sources : The Atlantic, The Verge